Portrait de l’approche herboristique typiquement québécoise

Décrire les plantes médicinales spécifiquement indigènes du Québec, pourquoi ?

Alsacienne errante accueillie dans la « Belle province«  il y a presque quarante ans, j’ai eu le temps et fais le choix d’étudier l’herboristerie, d’identifier, de raconter et d’utiliser la matière médicale bien vivante d’ici. Dans ce livre, mon sixième à ce jour, je raconte avec des faits, des images et quelques recettes, les spécifications des arbres et plantes médicinales et nutritives du Québec et du Sud-est du Canada.

En voici quelques courts extraits.

L’utilisation des plantes sauvages, d’hier à aujourd’hui 

Depuis toujours, partout sur terre, les plantes qui nourrissent et qui soignent font partie du quotidien de l’humanité. D’où que nous venions, nous, êtres humains, avons été des nomades chasseurs, cueilleurs et pêcheurs, et ce, depuis près de 3000 générations. Sans les plantes qui nourrissent et qui soignent, nous n’aurions certainement pas survécu.

Nécessité faisant loi, une bonne connaissance de la nature et de ses ressources fut et reste un impératif pour celles et ceux qui doivent se fier avant tout à elles pour vivre et survivre. Étant proches de la nature, les autochtones, premiers peuples d’ici, chasseurs-cueilleurs et nomades depuis des millénaires, étaient et sont toujours des experts dans l’art de vivre en harmonie avec la nature. Pour eux, se nourrir et se soigner avec les plantes est tout naturel.

La saison des récoltes des plantes comestibles en zone boréale s’étire à peine sur 65 jours par an. Même dans une forêt boréale relativement intacte, les plantes à elles seules ne suffisent pas pour survivre. Sans source de feu ni couteau, ni expérience du territoire, il serait impossible de survivre dans la forêt nordique plus de deux semaines, même l’été. Pour y arriver, il faut aussi maîtriser l’art de la chasse et de la pêche.

Donc, durant des millénaires, les hommes ont été surtout des pêcheurs et des chasseurs ; les plus habiles et musclés étaient les plus valorisés. Quant aux femmes, elles étaient des cueilleuses averties, sachant reconnaître les plantes les plus nourrissantes et soignantes grâce aux aînées qui transmettaient leurs connaissances par élection ou filiation.

Comme elles étaient plus sédentaires, restant dans les grottes, huttes, tipis ou maisons-longues pendant que les hommes partaient chasser en groupes parfois durant des semaines, les femmes prenaient soin des aînés, des enfants et des malades, ayant surtout recours aux plantes pour ce faire. Ce sont les mères originelles de l’agriculture. Même les déesses grecques et romaines l’attestent : Cérès, Déméter, Flora, Pomona…

Ainsi, l’herboristerie est-elle l’approche thérapeutique de la plus vieille médecine du monde, pratiquée encore aujourd’hui par les trois quarts des êtres humains de la planète, surtout dans l’hémisphère Sud, mais elle revient à la mode partout, y compris en Occident. 

Comme M. Jourdain, le héros du Bourgeois gentilhomme de Molière, qui faisait de la prose sans le savoir, nous avons tous, chaque jour en Amérique, recours à l’herboristerie pour nous nourrir et nous soigner, sans nécessairement connaître l’histoire et l’origine de la phytothérapie. Pommade à la gaulthérie, jus de canneberge, purée de citrouille, tisane à la menthe, sirop au sapin, salade de tomates, huile ou pain de maïs, etc. : de l’armoire à pharmacie jusqu’à l’assiette, tout cela relève de l’herboristerie et de la phytothérapie issues de la nature et de la culture nord-américaine, appliquées au quotidien que ce soit pour servir de base alimentaire et donner plus de goût aux aliments que pour s’assurer d’une bonne santé générale.

Mes contacts avec des passionnés issus des Premières Nations

Certains voient peut-être dans les ouvrages comme celui-ci une forme d’appropriation culturelle. Personnellement, je ne me sens coupable d’aucune faute, car j’ai choisi de décrire les plantes indigènes avec mon cœur et mon regard d’herboriste-thérapeute de quarante ans d’expérience, et je le fais avant tout par amour pour elles, par souci de leur protection et pour la sauvegarde des écosystèmes.

N’étant pas une spécialiste des cultures et cosmogonies des Premières Nations du Québec et du Canada, je partage néanmoins avec elles leur vénération pour la nature et pour chaque être vivant, animaux et plantes. Chaque espèce est une création unique et sacrée du Grand Esprit, ou Tshishe Manitu, ou Wakan Tanka, etc., quel que soit son nom selon les peuples et les cultures.

                                                                        Dessin Hélène Mathieu

J’ai d’ailleurs eu la chance d’avoir, au fil des ans, des échanges probants avec certains membres de ces peuples. Il y a vingt ans déjà, grâce à Sonia Robertson, art-thérapeute et herboriste innue, j’ai participé à établir les jalons du Parc sacré de Mashteuiatsh avec des aînés et des passionnés d’herboristerie de quatre générations. Le regretté Moïse, un vieux sage révéré de la communauté, m’avait d’ailleurs offert un cadeau honorifique : une plume d’aigle !

Plus tard, j’ai herborisé en anglais avec des amateurs de plantes et plusieurs kukums de Mastheuiatsh(femmes aînées et sages) mohawks de Kahnawake, découvrant avec eux la richesse des variétés botaniques de leur territoire du sud du Québec, hélas réduit à une part congrue, comme leur territoire.

Aussi j’ai répondu plusieurs fois à l’invitation de mes amis, des animateurs respectés par leurs collègues et les hommes,  tous d’origine autochtone, détenus dans des pénitenciers fédéraux : Robert Seven Crows et Johanne Pawnee. À humer et revoir des images des arbres et plantes des territoires nordiques, ils étaient fort touchés par les réminiscences des héritages reçus sur le monde végétal par des proches et ainés.

En Estrie depuis 40 ans, d’ailleurs un territoire non cédé Abénaki, j’ai déjà eu l’honneur de rencontrer plusieurs fois la kukum et conteuse Nicole Obomsawin et même, lors d’un colloque de la Guilde des herboristes, de partager la scène avec Michel Nollet-Durant, l’herboriste-auteur de sa communauté d’Odanak.

Lors d’ateliers, de colloques, et même dans les bois, en tête-à-tête et en groupe, j’ai aussi eu de nourrissants échanges avec Isabelle Kun-Nipiu Falardeau, alias La Métisse, jeune herboriste déjà réputée. Ses cinq livres sont cités dans ma bibliographie, de même que certains détails dans mes monographies. Elle bénit par ces mots le présent livre et je l’en remercie : « Un merci sincère à Anny Schneider qui met tout son cœur à la protection des forêts et des plantes indigènes du Québec. La Terre a grandement besoin de plus d’êtres humains qui l’aiment, que l’on vienne d’ici ou d’ailleurs. Paix. »

Origines historiques et racines de l’herboristerie québécoise

Les remèdes de bona fama, c’est-à-dire de bonne renommée (et non pas de bonne femme !), ont perduré et souvent constitué le seul recours thérapeutique, surtout dans les lieux reculés de cette vaste province, où bien souvent il n’y avait aucun médecin.

photo Anny Schneider

Durant un siècle au moins, dans le Québec du XIXe siècle, on assista à l’application pratique d’un courant de pensée du nord des États-Unis, importé par les anglophones royalistes immigrés et de ladite « Société médicale réformée« . On les appelait aussi « les Éclectiques », et ils préconisaient une médecine naturelle « hygiéniste » et naturaliste inspirée de l’herboristerie et des pratiques de guérison des Autochtones d’Amérique du Nord.

Après la victoire des Britanniques et la guerre de Sécession immigrèrent du sud du continent des anglophones loyalistes, férus de jardinage et de botanique. Depuis le XVIIe siècle, les Éclectiques avaient presque réussi à en faire la médecine officielle du Nouveau Monde. Hélas, les académiciens et les ecclésiastiques de l’élite ont fait gagner les« réguliers » et évincé, ou du moins discrédité ces pratiques, participant ainsi au déclin officiel de la médecine naturelle nord-américaine.

Toutefois, grâce à des hygiénistes, à des naturopathes et à d’autres herboristes comme Samuel Thompson, Jethro Kloss et James Kellogg, et une longue liste d’auteurs et d’herboristes anglophones nord-américains, ces approches alternatives ont perduré, autant par la pratique que par les nombreux livres publiés jusqu’à aujourd’hui.

Chez les francophones aussi, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, l’herboristerie est restée très vivace dans la Belle Province, entre autres grâce à L’Almanach du Peuple, vendu à plus de 100 000 exemplaires chaque année, qui proposaient de nombreuses recettes de remèdes à base de plantes, facilement accessibles aux campagnards, dont certaines sont toujours utilisées.

Dans les bibliothèques des couvents, par exemple aux Archives de l’Université Laval, outre un herbier de 150 000 planches, dont certaines ont été rassemblées par l’immense frère Marie-Victorin et d’autres botanistes, il existe des centaines de manuels d’herboristerie. Y sont consignées plus de 40 000 recettes traditionnellement utilisées par les Québécois francophones de 1830 à 1950. N’oublions pas non plus la superbe, multilingue et riche bibliothèque du Jardin botanique de Montréal !

Heureusement, il existe aujourd’hui de plus en plus d’initiatives, d’échanges, de lieux de diffusion, de livres et même des sites répertoriant les rituels et les usages des plantes, issus des pratiques autochtones effectuées, transmises et/ou rédigées avec ou par des Autochtones du Québec et d’ailleurs en Amérique du Nord.

Je pense, entre autres, aux travaux menés chez les Cris par le professeur Pierre Haddad et ses collaborateurs, dont plusieurs guérisseurs cris, sur les plantes contre le diabète, un fléau dans le Nord. Il faut aussi mentionner le superbe recueil botanique et médicinal trilingue (français, inuktitut, anglais) de MM. Blondeau, Cuerrier et Roy, Plantes des villages et des parcs du Nunavik. Il me vient enfin à l’esprit un livret sur les plantes, rédigés par des botanistes et des tradipraticiens innus de Mashteuiatsh. Il existe néanmoins, en anglais surtout, mais aussi dans des langues autochtones, plusieurs essais et  recueils sur l’approche traditionnelle de la médecine par les plantes chez les Premières Nations.

Je me dois de citer les cinq ouvrages de La Métisse (Isabelle Kun-Nipiu Falardeau), auteure de la collection « Usages autochtones des plantes médicinales du Québec »

Portrait concis de l’herboristerie québécoise contemporaine

Actuellement, côté plantes indigènes de cueillette et production éthique de bonne qualité, partout au Québec prospèrent les herboristeries artisanales et les magasins naturels, qui, grâce aux clients de plus en plus curieux, informés et nombreux, nous offrent des choix de plantes de plus en plus étendus et variés, et c’est tant mieux pour notre santé!

 À l’instar de tous les Occidentaux, 75% des citoyens québécois ont régulièrement recours aux plantes médicinales. Aussi, de 2010 à 2020, en Amérique du Nord, la culture, la consommation et la vente de plantes médicinales ont crû d’environ 5.5% par an, suivant la tendance des recettes mondiales qui frôlaient en 2019 les 130 milliards $US par an et qui devraient quadrupler d’ici 2023 !

Au Québec, en 1995, à l’initiative de quelques expertes des plantes qui soignent, est née la Guilde des herboristes. Issues de tous les horizons, auteures, chercheuses, enseignantes, jardinières et thérapeutes se sont réunies pour témoigner de la vitalité de l’herboristerie québécoise et en défendre les bien-fondés. En effet, pour des motifs socioculturels intéressants à analyser, 90% des 400 membres sont des femmes. Notre association inspire même les Français dans leurs projets de revitalisation des métiers de l’herboristerie. Chaque année, notre colloque, le Festi-Herbes devenu le Symposium Médecine de la Terre, ainsi la fête de la Plante de l’année rassemblent des milliers d’amateurs-amatrices des plantes qui soignent.

Mélanges d’approches, de cultures et de langues minoritaires en Amérique (autochtones et française), par-delà les influences des Éclectiques américains et du House and Country Living britannique, l’herboristerie québécoise est unique en son genre et mérite largement sa place dans le matrimoine thérapeutique et culturel canadien. On n’a pas fini d’entendre parler des multiples bienfaits des plantes qui soignent, foi d’herboriste bien enracinée dans la relève québécoise, incluant les cultures et les personnes amoureuses des plantes de toutes les origines, Dieu merci, de plus en plus nombreuses !

Dessin d’Emile Schneider  » la femme des bois »

Abrégé tiré de mon tout dernier ouvrage : Plantes médicinales du Québec et du Sud-est du Canada Éditions de l’homme, Montréal, août 2020.

À suivre, le mois prochain…Avec un portrait de l’écologie botanique typique d’ici.

Cordialement à vous, compatriotes éveillé(e) s de ma chère et si belle vieille France !

Anny Schneider, autrice et herboriste-thérapeute accréditée par la Guilde des herboriste s du Québec

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